Notes sur le cinéma de Lars Von Trier

di acinephilo

Pour comprendre la puissance esthétique du cinéma de Lars Von Trier, il faut s’affranchir des bipolarismes du sens commun. Lorsque l’on aura compris que pour le réalisateur danois le medium n’est pas le message et, réciproquement, quand on aura abandonné l’espoir de voir surgir un contenu quelconque des méandres de la structure filmique, alors il sera possible de contempler l’œuvre sentante de l’auteur, dans un excès survivant à la dialectique de forme et contenu. Le discours du réalisateur et sur le réalisateur, celui sur le contexte médiatique et des médias, qui l’accompagne, ne peuvent certainement pas être annulés. Ce sont des éléments essentiels qui, privés d’une partie de leur puissance, permettent à Von Trier de participer au mouvement esthétique selon lequel il nous semble approprié de parler d’une dialectique, jusqu’à un certain point. Si d’une part, Von Trier en tant que représentant néolibéral de l’infidélité au dogme antibourgeois, ne peut pas être considéré un réalisateur politique, d’autre part, les effets cinématographiques de « ses » images imposent au spectateur moyen, un sentiment d’injustice qui déterritorialise le champ de la perception pure, tout en ouvrant un espace émotivement réflexif sur la critique du sujet social. La fidélité et la justesse nous apparaîtront alors comme deux termes qui, analysés avec cohérence, doivent être reconduits à l’œuvre plus qu’à l’individu, et qui restent incompris si l’on ne les rapporte pas à la catégorie d’impureté. Il s’agit donc d’une esthétique impure. Celle-ci est caractérisée par l’évasion de la prison dichotomique d’une interprétation fondée, d’une part, sur le contenu manifeste et, d’autre part, sur le contenu latent du discours cinématographique.
En ce qui concerne le contenu manifeste, l’on pourrait lire le cinéma du réalisateur comme une hypothèse de pessimisme cosmique. Cela est possible à partir du moment où le discours est pris en compte par le biais d’une perspective relationnelle et partiellement rhizomique, en partie ordonnée, selon laquelle la production médiatique du cinéaste et celle sur son langage restent centrées sur le sens et sur la forme structurant sa communication. Ici rien n’est affaibli, cynisme du marketing, publicité et capitalisme cinématographique participent au discours tragique, avec une cohérence illogique, en principe, sans contradiction. L’auteur revendique son existence comme étant produite par sa propre production, de l’intérieur. Tout est égal, blague ou sérieux, et von Trier semble à peine gêné par la nécessité de son expression en liberté : « I understand Hitler … I understand a man ». Il pontifie sans sacralité, il se pense comme un prêtre laïc ou comme l’incarnation d’une divinité païenne quelconque, sans théologie ni téléologie. En somme, selon toute apparence, il s’agit d’une nature sadienne qui ne veut qu’elle-même, pour elle-même, c’est une forme hybride de volonté de pouvoir, à laquelle participent tous les êtres du monde. N’y a-t-il pas une correspondance effrayante entre le drame absolu, vécu par les personnes d’Europa, et la tragédie historique, quotidienne qui touche l’essence de nos rôles de spectateurs, réalisateurs, dames et garçons, amoureux, non pas tous les hommes, mais toutes les existences de l’univers ?
Par conséquent, le deuxième postulat interprétatif, affaiblit le contenu manifeste et vient à éclairer l’abîme latent de la chambre noire. L’abîme est sans doute sans fond. Il maintient le discours, au lieu de l’abandonner, comme une synthèse négative d’un négatif qui paradoxalement ne nie rien, parce que l’univers n’est rien, n’est que limite, mort et non-savoir. Ce qui paraissait avant manifestement cohérent, bien que tragique, est maintenant mis à mal, hors-jeu, absurde. La tragédie terrestre devient une véritable descente aux enfers (The House That Jack Built), de la terre des hommes-loups (homo homini lupus : contenu latent) déguisés en hommes-chiens (Dogville : contenut manifeste), vers un au-delà souterrain ; de l’égotisme maniaque d’un démiurge fou (contenu manifeste) à l’anéantissement, c’est-à-dire à la déconstruction de l’idée de sujet chez le dernier homme – l’homme-masse, dans une époque de conformisme – (contenu latent), suivant un mouvement quasi linéaire, progressif, jusqu’au nirvana, le principe zéro, jusqu’à l’espace infini qui cependant s’obstine à persister même après le spectacle de la fin du monde, comme le dévoilent les dernières images de Melancholia.
Que choisir donc entre le contenu manifeste et le contenu latent ? Bien que le premier ne puisse pas être considéré aussi métaphysique que le deuxième, tous les deux se maintiennent dans les limites d’une perspective existentielle, qui pourrait enfin décrire plus le cinéma de Robert Bresson que celui de von Trier. Il en est ainsi, parce que le cinéma de von Trier n’est ni théologie ni blasphème. De plus, il n’est pas un cinéma vitaliste et il n’est pas non plus un pur produit de consommation. Il ne s’agit pas d’un cinéma vertical, mais son œuvre d’horizontalité est incomplète, elle reste oblique et ressemble plus à une œuvre microscopique du détail, dévoilant ce que Roland Barthes appelait le « punctum ». Quelque chose nous pique, bizarrement, c’est une aiguille dérangeante, qui nous fait mourir de rire. Toutefois, il ne s’agit pas d’une mort artistique. Nous nous trouvons plutôt à l’ombre d’un art étant par-delà le bien et le mal. Nous sommes assis, face à un écran dont les ombres dépassent leur projection et s’égarent loin, n’importe où. Puis, elles reviennent à leur origine et répètent le même schéma obtus, duquel elles s’efforcent d’évader sans arrêt. C’est pourquoi les images peuvent sembler aléatoires, tandis qu’elles parlent avec la clarté d’un langage limpidement impur. Ce sont des icônes cruellement ludiques. Mais alors, nous dites-vous, si nous ne voulons pas nous enfoncer davantage ne faudrait-il pas fuir cet abîme ?

« Abbandonate ogni speranza o voi ch’entrate ! ».

Quant à nous, suivons cette dialectique, jusqu’à un certain point. Et bien, oui chers amis, suivons ce mouvement jusqu’à ce qu’il ne nous rappelle que son unique essence est filmique. Et voilà le point, voici le « punctum ». Ne cherchons plus le sens, n’ayons plus peur du non-sens, ne nous trompons plus davantage. Divertissons-nous – tout en riant avec amertume – dans la quête des ombres, mais seulement de celles qui ne sont pas là, par hasard.